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Etude sur le Cantique des Cantiques
4. Cantique des Cantiques : Le sens du poème

Auteur :
Type : Enseignement
Thème : Commentaires Bible Annotée Neuchâtel
Source : Theotex   
Publié sur Lueur le
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Sommaire :
  1. Etude sur le Cantique des Cantiques
  2. Cantique des Cantiques : Les systèmes d'interprétation
  3. Cantique des Cantiques : Etude analytique
  4. Cantique des Cantiques : Le sens du poème
  5. Cantique des Cantiques : L'origine du Cantique
  6. Cantique des Cantiques : Conclusion

L'ancienne interprétation allégorique s'efforçait de dégager de ces tableaux une pensée plus élevée que celle que pouvait y avoir mise l'auteur. Ce n'est pas une tâche de ce genre que nous voudrions entreprendre.

Par les raisons que nous avons développées, nous ne pouvons nous empêcher de soupçonner que le poète lui-même a donné à ces scènes étranges que nous venons d'analyser et dont nous avons montré l'enchaînement, une portée supérieure ; et c'est cette pensée de l'écrivain que nous voudrions saisir, afin de comprendre dans toute sa beauté ce second chef-d'oeuvre de la poésie sémitique.

Si le sens allégorique, tel que l'ont présenté les anciens, fait l'effet d'une plante sans racines et comme suspendue en l'air, d'autre part l'interprétation littérale, telle que la pratiquent nos interprètes modernes, me paraît ressembler à un bouton qui avorte sans avoir pu éclore.

Goethe dépeignait ainsi le caractère du génie antique :

Jadis l'imagination agissait d'une manière prépondérante et presque exclusive. Les autres facultés de l'âme la servaient. Maintenant c'est le contraire. C'est elle qui est la servante, et elle succombe presque entièrement sous ce joug. Les siècles antiques possédaient leurs conceptions sous forme d'intuitions et par l'organe de l'imagination ; le nôtre élabore les siennes en idées. Les grandes notions de la vie étaient, aux yeux des anciens, de vivantes figures, devenaient même des dieux ; nous en faisons des formules. Ils produisaient ; nous analysons.

Cet aphorisme, dans lequel Goethe a si bien formulé la naissance de la mythologie grecque, ne donnerait-il pas en même temps la clef du Cantique des cantiques ?

Ce poème ne présenterait-il point en effet, sous la forme de vivantes figures, les plus hautes conceptions du génie hébreu ?

Non que nous songions un instant à envisager comme purement imaginaire le trait historique qui fait le fond du poème et qu'Ewald a si bien mis en lumière.

L'anecdote de la jeune fille enlevée par les gens de Salomon, exposée dans le palais à toutes les séductions du monarque, mais demeurée fidèle au berger pauvre qui l'aime d'un amour pur, cette anecdote est et reste à nos yeux une réalité.

Sans ce fait en apparence insignifiant, le Cantique ne serait peut-être jamais né dans l'esprit de celui qui l'a composé. Mais l'écrivain n'en est pas resté à cette petite aventure ; elle n'a été que le stimulant de sa pensée.

Elle a fait surgir dans son esprit des intuitions nouvelles et a fini par faire vibrer chez lui les cordes les plus profondes de la conscience israélite. En vrai poète, il l'a idéalisée.

Et, se livrant à toute la fougue de son génie, il a conçu et magnifiquement exécuté ce tableau dans lequel il a donné un corps aux idées qui remplissaient son âme. C'était aussi là le genre de service que la légende de Job avait rendu à l'auteur du livre qui porte ce nom.

1. Cherchons premièrement à déterminer le sens des personnages principaux.

La figure la plus transparente est celle du berger.

Ce personnage n'apparaît, comme nous l'avons vu, durant tout le cours de l'action, que dans les extases de Sulamith ; et quand, dans le dernier acte, il se montre un instant avec elle sur la scène, c'est uniquement pour lui demander un chant, entendre sa voix ; puis pour disparaître.

Le séjour de cet être mystérieux n'est pas moins aérien que sa personne. Il faut l'aller chercher au parterre du baume, dans les champs de lis et sur les montagnes parfumées.

Son caractère enfin est idéal comme sa demeure. Il possède tous les attributs qui constituent la perfection au jugement des Hébreux : beauté accomplie, liberté infinie, sagesse parfaite. Note 6

C'est par ces qualités qu'il éclipse aux yeux de Sulamith la magnificence même de Salomon. Aussi l'instinct de la vérité a-t-il arraché à M. Meier, disciple zélé de l'école moderne, ce remarquable aveu : Sulamith aime dans son berger l'idéal et le prototype de son peuple.

Mais reconnaître ce caractère idéal du berger, c'est s'imposer l'obligation de faire un pas de plus. L'idéal israélite n'est pas une simple idée ; c'est un être vivant, divin.

C'est Jéhovah lui-même, l'être dont le nom ne signifie pas seulement qui est, mais celui qui sera, Jéhovah se manifestant ici-bas pour y réaliser le bien absolu ; c'est Dieu sortant de sa transcendance, pour se rapprocher du monde, pour s'unir toujours plus étroitement à l'humanité, pour apparaître enfin lui-même sous la forme humaine sur la scène de l'histoire.

Voilà le vivant idéal de la conscience israélite, celui qu'elle a poursuivi sans relâche à travers toutes ses épreuves et dont elle ne peut se désister sans se renier elle-même.

C'est là le bien-aimé de Sulamith. C'est lui qui fait paître son troupeau dans les régions éthérées, au-dessus des grossières réalités de l'existence terrestre où vit encore sa bien-aimée ; c'est lui qui descend de temps en temps, comme par surprise, de ces hauteurs et qui, dans les visions prophétiques, apparaît à celle qui lui a donné son coeur ; c'est lui qui l'aime d'un amour saint et austère, ne lui offrant rien pour la satisfaction des sens, mais se donnant lui-même à elle avec le plus absolu dévouement ; c'est lui qui pour prix de sa condescendance infinie ne réclame d'elle que le son de sa voix, le culte du coeur inspiré par l'amour.

On demandera pourquoi l'auteur a emprunté toutes les images dont il avait besoin à la vie des champs ?

Si, comme nous le prouverons, le Cantique a été composé dans le siècle de Salomon, cette question de forme est aisée à résoudre. Quand un peuple est arrivé au faîte de sa civilisation, l'existence idéale se présente volontiers à lui sous l'image d'un retour à la vie champêtre.

On cherche à s'affranchir, au moins par l'imagination, du joug de la vie conventionnelle. C'est en faisant des Bucoliques, qu'une génération ennuyée de son faste et de son confort se dédommage de la perte du genre de vie simple et naturel.

Ce fut à l'époque des Ptolémées que fleurit Théocrite ; à la cour d'Auguste que chanta Virgile ; au temps des Louis XIV et des Louis XV que les Deshoulières et les Florian firent leurs pastorales.

La littérature d'un siècle en est souvent le contraste, non moins que le portrait. Rien, par conséquent, n'était plus naturel, à l'époque de Salomon, que de demander à la vie pastorale les couleurs nécessaires à la peinture de l'idéal.

Nous sommes fort disposé à voir, avec les anciens savants hébreux, dans ces montagnes parfumées où le berger paît son troupeau, non seulement le symbole du séjour céleste, mais même une allusion au temple de Jérusalem, la représentation terrestre du sanctuaire invisible.

Mis sur la voie par ces expressions d'aromates, de baume, d'encens, ils ont pensé au parfum qui fumait chaque jour sur l'autel d'or, en l'honneur de Jéhovah.

Le nom même de Har-Mor, montagne de myrrhe, ne semble-t-il pas faire allusion à celui de Morija (Mor-Jah), et les rencontres de Sulamith avec son bien-aimé, le matin et le soir (2 : 8 à 17, 4 : 6), ne seraient-elles pas en rapport avec l'offrande de l'holocauste et du parfum et la réunion du peuple en présence de Jéhovah, chaque matin et chaque soir ?

Qui ne serait étonné en lisant le Cantique de l'absence de la personne et du nom de Jéhovah dans les rêves d'une pieuse Israélite, telle que Sulamith ?

Cette circonstance s'explique aisément si le berger n'est autre que Jéhovah lui-même. Ce céleste bien-aimé, que le père de Salomon appelait déjà son berger (Psaume 23 : 1), n'est dans aucune parole du Cantique parce qu'il le remplit tout entier : il y est comme Dieu dans l'univers, partout et nulle part.

Le second, et en réalité le principal personnage du poème, est Sulamith. Ne faudrait-il voir en elle qu'une jeune Israélite accidentellement amenée sur la scène de l'histoire par l'anecdote que nous savons, ou bien cette jeune fille n'est-elle pas aussi dans le poème une figure idéale dont il s'agit de trouver le sens ?

Que signifie le nom de Sulamith ? M. Renan, d'après une hypothèse fréquemment admise, le fait dériver de Sunem, ville de la tribu d'Issachar.

Pour faciliter cette dérivation, on suppose que cette ville est la même que celle à laquelle Eusèbe, au quatrième siècle de notre ère, donne le nom de Sulem.

Ewald a repoussé cette étymologie et préfère avouer son ignorance. Gesenius ne l'a acceptée qu'à défaut d'une autre plus satisfaisante et en raison de l'article qui précède ce nom: la Sulamith, raison qui n'est point décisive, comme nous allons le voir.

Mais s'il y a un fait qui saute aux yeux, n'est-ce pas le rapport entre le nom de Sulamith et celui de Salomon ?

Salomon signifie : le parfait, le prospère, le pacifique. Sulamith est en quelque sorte le féminin de ce nom : la parfaite, l'accomplie.

Ces deux noms sont l'un et l'autre en rapport avec celui de schalom, le bon état des choses, la prospérité complète. Le sens de paix, ordinairement donné à ce mot, n'est qu'une application de cette notion plus générale.

On peut demander en hébreu : Tout est-il schalom ? en guerre tout aussi bien qu'en paix.

Le vrai sens est : Tout va-t-il bien ? Or ce mot de schalom est précisément celui qu'emploie Sulamith quand, célébrant sa victoire dans le dernier acte, elle met sa conduite en relation avec celle de Salomon.

Elle fait du mot schalom comme le trait d'union entre son propre nom et celui du monarque.

Alors, dit-elle (8 : 10), j'ai été devant ses yeux comme trouvant schalom; en d'autres termes : Moi, la prospère, j'ai été devant ses yeux (les yeux de Salomon, le prospère), comme trouvant prospérité.

Or si le nom de Sulamith est symbolique, le personnage doit l'être aussi; et c'est là ce qui explique l'article qui précède son nom : la Sulamith, c'est-à-dire la parfaite.

Comme le berger représente l'idéal auquel tend l'aspiration israélite, Sulamith est le symbole de cette aspiration elle-même. Nous dirions : c'est l'instinct israélite à son état de perfection.

C'est le meilleur moi de chaque membre du peuple, celui de l'auteur lui-même, celui de Salomon, s'il est cet auteur.

C'est l'élan d'Israël vers Jéhovah, considéré en soi et indépendamment des individus dans lesquels il est plus ou moins imparfaitement réalisé; c'est l'amour du Dieu de l'alliance personnifié dans un être qui est par là même l'Israël idéal.

Aussi, dans la formule qui forme le refrain du poème, Sulamith est-elle appelée d'une manière absolue l'amour ou amour :

Ne réveillez, ne réveillez pas amour (ahavah), jusqu'à ce qu'il veuille.

Ce terme hébreu est féminin et convient mieux que le mot français à la représentation poétique de ce sentiment en la personne d'une jeune fille.

Reste le troisième personnage, celui de Salomon. Son sens n'est pas difficile à découvrir. Cette grande figure, par l'éclat même de son apparition historique, a pris tout naturellement un caractère représentatif; Salomon est la personnification de la royauté terrestre, telle que Samuel l'institua contre son gré, non toutefois sans le consentement de l'Eternel.

Déjà dans la fameuse prophétie par laquelle Nathan promet à David ( 2 Samuel 7) que Dieu lui bâtira une maison éternelle et affermira son trône à jamais, il est parlé de son fils comme du représentant de la postérité de David tout entière, tellement qu'on ne sait si certaines expressions s'appliquent à Salomon personnellement ou au souverain israélite in abstracto.

Rien donc de plus naturel, de la part de l'auteur du Cantique, que de prendre Salomon comme type de la royauté terrestre concédée à Israël, en opposition à Jéhovah, le souverain invisible du peuple élu.

Outre ces trois personnages principaux, il y en a de secondaires, les filles de Jérusalem, formant une sorte de choeur dans le drame, et les frères de Sulamith ou les fils de sa mère.

Les premières représentent le peuple concret, l'Israël charnel fasciné par l'éclat de Salomon ; c'est le contraste et le pendant de Sulamith, de l'Israël selon l'Esprit, du peuple idéal.

Les frères sont un personnage plus difficile à expliquer. Nous n'y parviendrons qu'en étudiant l'action elle-même.

2. Tels étant les personnages principaux, quelle est l'action qui s'engage entre eux et qui forme le sujet du poème ?

Il nous paraît, pour dire dès l'abord notre pensée sans détour, que le vrai sujet du drame est le changement profond apporté à la position d'Israël par rapport à Jéhovah, par l'institution de la royauté et par la perspective du péril sérieux dont ce changement menaçait l'avenir de la nation.

Dans l'action dont se sert l'auteur pour traiter ce thème, nous devons distinguer trois choses : les antécédents, l'épreuve et le dénouement.

Les antécédents sont indiqués par Sulamith en traits légers, à peine saisissables. Ses frères, mécontents d'elle, ont trouvé bon de l'employer, elle, fille de prince, à garder les vignes (7 : 1 et 1 : 6).

De plus, la vigne qu'elle possédait en propre, son patrimoine, elle ne l'a point gardée (1 : 6 et 8 : 12). Enfin elle a eu l'imprudence (et cette faute est peut-être la cause des deux malheurs précédents) de se laisser pousser par un caprice de son âme au milieu des chariots d'un cortège de prince (6.12).

Si énigmatique que paraisse ce dernier mot, il est peut-être celui qu'il est le plus aisé de déchiffrer et qui nous mettra sur la voie pour saisir le sens des mots précédents.

L'auteur, par cette image, paraît faire allusion au vain caprice qui a poussé Israël, ce libre peuple, le premier-né de Jéhovah, à se donner, à l'instar de toutes les autres nations voisines, un souverain terrestre.

La pompe d'une cour brillante, la puissance d'un souverain unique ont séduit son coeur. Il a cédé à ce penchant charnel; il a follement échangé sa noblesse originaire et son indépendance primitive contre la servitude à laquelle il se voit présentement réduit vis à vis de son roi terrestre.

Si tel est le sens de cet image, on comprend aussitôt quelle est cette vigne, propriété de Sulamith, qu'elle n'a pas gardée. Les interprètes qui y ont vu l'emblème de sa beauté (Ewald), ou de son innocence (M. Renan), ou de son bien-aimé (M. Réville), ne peuvent rendre compte du parallélisme établi (8 : 12) entre cette vigne de Sulamith pour laquelle elle paie mille sicles à Salomon, et celle de Salomon lui-même qui lui rapporte mille sicles de la part de chacun de ses tenanciers.

A notre point de vue tout s'explique : la vigne de Sulamith est tout simplement la terre de Canaan qu'Israël avait reçue en héritage de la main de son Dieu et Père, et qu'il a aliénée follement, lorsqu'il s'est donné lui-même, avec tout ce qui lui appartenait, à un souverain terrestre.

Le pays de Canaan n'est plus la propriété du peuple à qui Dieu l'avait donné, mais celle du roi à qui le peuple s'est donné.

C'est pour cela aussi que Sulamith est devenue l'objet du courroux de ses frères et qu'elle s'est vue appelée à la rude tâche de garder des vignes étrangères.

Ces frères qui n'ont pas ménagé le peuple sont les maîtres indigènes que Dieu lui a donnés. C'est, avant tout, Samuel, qu'indigna profondément la velléité d'Israël d'avoir un roi humain, et qui fit entendre à l'occasion de ce changement de constitution, les plus sévères menaces :

Il (le roi) prendra vos fils et les mettra à ses chariots et parmi ses gens de cheval... Il prendra vos fils pour faire ses labourages et ses moissons, et vos filles pour être ses parfumeuses, ses cuisinières et ses boulangères... Il prendra vos champs, vos vignes, les terres où sont vos bons oliviers, pour les donner à ses serviteurs. Il dîmera ce que vous aurez semé et vendangé... Il dîmera vos troupeaux, et vous serez ses esclaves... (1 Samuel 8 : 11 à 18)

Ou bien ce peuvent être aussi les autorités israélites sous les règnes de Saül, de David, et de Salomon lui-même.

Comme le dit Duncker, l'état patriarcal prit fin..., et si la royauté fit entrer le peuple dans les voies nouvelles du mouvement civilisateur, il eut aussi à porter, dès ce moment, le fardeau d'une vie de cour, telle que celle qui était établie en Egypte, en Phénicie, en Babylonie et en Assyrie.

Un lourd système d'impôts et même de travaux forcés s'organisa. Le peuple devint taillable et corvéable à merci.

Mais l'un des traits les plus décisifs de ce changement total fut la transformation d'Israël de nation nomade et agricole en nation conquérante et militaire.

Chaque mois, dit Stahelin, 24 000 hommes à tour de rôle devaient faire le service. (1 Chroniques 27)

Il ne s'agissait plus seulement en effet de garder le pays de Canaan. Toutes les contrées voisines avaient été soumises et annexées à l'empire israélite.

Les préfets de David, dit Duncker, avaient remplacé à Damas, en Hammon et en Edom les anciens rois nationaux. Tous ces peuples, devenus tributaires, devaient être maintenus dans l'obéissance.

Pour cela il fallait entretenir chez eux des garnisons, ce qui exigeait un service militaire considérable de la part du peuple de Dieu, jadis exempt de tout labeur semblable.

Ce qui est dit de David : qu'il mit garnison dans toute l'Idumée (2 Samuel 8 : 13 et 14) s'applique à tous les autres territoires conquis de l'Euphrate à la Méditerranée et du Liban à la mer Rouge.

Voilà le régime, tout nouveau pour le peuple, que caractérisent ces mots : Les fils de ma mère se sont courroucés contre moi et m'ont mise à garder les vignes.

Les préfets royaux faisaient exécuter à ce peuple, jadis libre, un rude service militaire et de dures corvées.

Ainsi, non seulement Israël a perdu la possession de son propre pays, mais ce noble peuple est employé à garder des territoires étrangers.

Et dans ce changement de position il a perdu sa beauté originaire.

Il est vrai que la masse du peuple, représentée par les filles de Jérusalem, se livre à une admiration béate pour la puissance et le luxe du jeune roi, qui rend l'or aussi commun à Jérusalem que la boue des rues ; mais la vraie conscience israélite ne s'y trompe pas; elle a le sentiment l'une profonde dégradation. C'est ce qu'exprime Sulamith.

Tels sont les antécédents de l'action proprement dite. A ce moment commence l'épreuve représentée dans le drame et dont nous avons à déterminer maintenant le sens.

Elle est, pour ainsi dire, à deux degrés. A chaque fois elle commence par une rencontre entre Sulamith et Salomon dans laquelle celui-ci met en jeu ses divers moyens de séduction; et elle à aboutit à une extase de Sulamith, dans laquelle elle cherche ou savoure, mais en esprit seulement, la présence de son bien-aimé.

Les rencontres entre Salomon et Sulamith représentent l'attrait exercé sur le coeur israélite par l'idéal de grandeur terrestre dont Salomon a été la plus parfaite réalisation historique et dont il demeure à jamais le type, et tandis que le choeur des jeunes filles de Jérusalem, dans son dévouement absolu aux volontés du monarque, personnifie le peuple fasciné par cet idéal de gloire extérieure qui lui est apparu en Salomon, Sulamith, par sa résistance indomptable aux séductions du monarque et sa fidélité inébranlable envers le berger à qui appartient son coeur, est là comme le symbole de cette profonde aspiration à Jéhovah, de cette soif inextinguible de Dieu, de ce divin instinct qui est aussi indestructible chez le peuple juif que son origine divine et sa destination messianique.

L'honneur de siéger sur un trône aux côtés d'un souverain de l'univers, d'un Salomon terrestre, d'un représentant de l'humanité glorifiée, est aux yeux d'une conscience israélite intègre un opprobre, en comparaison de sa sainte destination, comme fiancée de Jéhovah, sa future épouse sans tache ni ride au jour de son avènement.

La conscience israélite, dans son intégrité, a eu pour expression la plus pure et la plus élevée le prophétisme.

Or, il y a un rapport très remarquable entre les états de défaillance, puis d'extase, qui surprennent Sulamith au terme de chacune de ses luttes, et les ravissements des prophètes d'après l'Ecriture.

Je dors, dit Sulamith, mais mon coeur veille. Voici comment s'exprime Balaam, quand il décrit le moment où la main de l'Esprit se pose sur lui :

Celui qui entend les paroles du Dieu fort et qui voit les visions du Tout-Puissant, qui tombe à terre et qui a les yeux ouverts. (Nombres 24 : 4)

Ces paroles indiquent un état d'insensibilité momentanée par rapport au monde extérieur, et en même temps de clairvoyance extraordinaire à l'égard des tableaux divins que l'Esprit faisait passer devant l'oeil interne du prophète.

Il n'y a pas jusqu'à l'espèce de danse en quelque sorte somnambulique, à laquelle se livre Sulamith, qui n'ait son analogue dans l'état l'inspiration prophétique, sous sa forme la plus ancienne.

Un exemple suffira :

Et Saül, est-il dit, s'en alla à Najoth en Rama où étaient Samuel et David ; et l'Esprit de Dieu fut aussi sur lui, et il se dépouilla de ses vêtements et fit le prophète en la présence de Samuel et se jeta par terre tout le jour et toute la nuit. C'est pourquoi on dit : Saül est-il aussi parmi les prophètes ? (1 Samuel 19 : 21 à 24)

Voilà donc ce que le poète veut faire comprendre au peuple par le spectacle de l'épreuve à laquelle est exposée Sulamith : Israël, depuis l'établissement de la royauté, s'est mis dans une position critique.

Il est placé, comme la jeune fille qui le représente, entre deux attraits contraires.

D'un côté, la pompe royale qui éblouit les regards et flatte les sens ; de l'autre, l'austère amour d'un Dieu qui dédaigne l'emploi de tout moyen sensuel pour s'attacher son peuple.

Là un Salomon couronné de gloire et d'honneur ; ici un invisible berger qui n'apparaît que dans de prophétiques extases, sous l'aspect le plus chétif, la tête trempée des gouttes de la nuit.

Là l'idéal auquel aspire l'homme naturel : le peuple glorifié dans le souverain qui le personnifie ; ici Jéhovah, dépouillé de sa gloire extérieure, n'ayant d'attrait que celui qu'exerce son amour pour les siens, en voie d'apparaître tel que le contemple Esaïe, comme l'Homme de douleur.

Ce sont là les deux aimants dont Israël subit la puissance. De son abandon volontaire à l'un ou à l'autre de ces attraits dépendra son sort.

Le personnage de Sulamith a été créé pour lui découvrir le côté grave de cette situation et le pousser, si possible, au choix qui sera son salut et sa vraie gloire.

L'histoire d'Israël est-elle autre chose, dans son essence, qu'une longue lutte entre le vrai et le faux idéal de gloire ? Et la grande catastrophe qui mettra fin pour un temps à son existence nationale ne résultera-t-elle pas uniquement de la fausse préférence à laquelle il se sera laissé entraîner ?

Jésus lui-même a caractérisé cette situation en disant :

Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas ; si un autre vient en son propre nom, vous le recevrez... Car vous ne recherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul. (Jean 5 : 43 et 44)

Jusqu'à la fin et à cette heure même encore, la position est la même : Salomon d'un côté, Jéhovah de l'autre; Israël, entre les deux, appelé à opter entre ces deux rivaux qui se disputent son coeur.

C'est donc là, si nous ne nous trompons, le sens de l'épreuve. Le dénouement consiste dans l'arrivée sur la scène de Sulamith et du bien-aimé maintenant réunis, et dans la solution donnée par quelques paroles de la jeune héroïne à tous les problèmes qui résultent des relations diverses dans lesquelles Israël est engagé.

Mais ces solutions sont présentées, conformément au caractère du poème tout entier, sous forme d'énigmes.

Ce berger que Sulamith a contemplé dans ses extases, il est là maintenant en réalité. Elle le possède ; rien, non pas même une nouvelle disparition extérieure, ne pourra la séparer de lui.

Si les apparitions du bien-aimé dans les rêves de Sulamith font allusion aux visions prophétiques, cette arrivée finale sur la scène ne peut figurer que l'apparition réelle de Jéhovah sur le théâtre de l'histoire, son avènement messianique, couronnement et des apparitions patriarcales et des révélations prophétiques.

Mais à quelle cause est due cette apparition messianique de Jéhovah ? Nous l'apprenons par la première énigme, celle du berger réveillé sous le pommier.

Le bien-aimé dormait dans le verger de la maison de sa mère pendant que Sulamith se débattait pour lui dans les appartements dorés de Salomon.

Aussitôt sa liberté recouvrée, c'est là qu'elle s'est rendue. Elle l'a trouvé sous le pommier où sa mère lui avait donné le jour dans la douleur. Par ses appels elle l'a réveillé et fait paraître sur la scène.

Au temps de la sagesse juive on aimait à se reporter au berceau de l'histoire de l'humanité. La sagesse elle-même est comparée dans les Proverbes à l'arbre de vie. (Proverbes 3 : 18)

C'est par elle qu'il a accompli toutes ses oeuvres (Proverbes 8 : 22 à 30). Elle a mis dès le commencement son plaisir dans les enfants des hommes.

Cette description rappelle tout entière le chapitre premier de la Genèse. Si avec cela nous nous rappelons que le pommier, dans les mythologies orientales, est l'emblème ordinaire du paradis, nous aurons bientôt découvert le sens de toutes ces images.

C'est tout à la fois dans le paradis et dans la douleur qu'a été enfanté le Messie, le fiancé d'Israël.

N'est-ce pas sous l'arbre de la chute, au milieu des angoisses d'un châtiment mérité, que fut prononcée la promesse qui plana dès lors comme une nuée bienfaisante, sur toute l'histoire de l'humanité : La postérité de la femme écrasera la tête du serpent.

Cette parole a été le premier pas dans la direction de l'incarnation. Longtemps il dormit sous l'arbre sous lequel il avait été enfanté, le sauveur de l'humanité.

Après même qu'il se fut choisi une fiancée sur la terre, en la personne de l'Eglise israélite, il parut durant de longs jours ne point se soucier d'elle, et abandonner Sulamith captive au joug de Salomon.

Il n'apparaissait aux siens que dans les moments de l'adoration et du culte, dans les heures prophétiques de l'extase et des visions.

Mais elle poussait vers lui ce cri : Oh ! que tu fendisses les cieux et que tu descendisses ! (Esaïe 64 : 1)

C'est là la supplication d'Israël par la bouche de ses psalmistes et des ses prophètes. Ce soupir : Viens ! est celui de toute conscience israélite vraiment intègre ; c'est l'âme de la vie de ce peuple, comme c'est aujourd'hui l'âme de la vie de l'Eglise.

Jéhovah lui-même n'a-t-il pas dit aux sentinelles qui veillaient de sa part sur Israël : Ne vous donnez point de repos ; ne me donnez point de repos... ! (Esaïe 52 : 6 et 7)

Sulamith est la personnification de cette attente d'Israël, comme l'épouse dans I'Apocalypse est celle du soupir de l'Eglise, tendant les mains vers le Christ qui revient.

La descente de Jéhovah, nom qui signifie: je suis et je viens, est la réponse à cet appel de l'Israël selon l'Esprit.

En possession de son bien-aimé Sulamith célèbre maintenant la puissance du lien qui les unit l'un à l'autre, l'amour dans toute sa sublimité.

L'amour, dit-elle, n'est pas un sentiment d'origine humaine ; il ne saurait par conséquent s'acheter à aucun prix. C'est une flamme de Jah (Jéhovah), allumée par lui et dont il doit être lui-même le suprême objet.

La passion d'un riche qui offre tout, sans se donner lui-même, ne recevra que mépris, tandis que l'amour vrai de ce Dieu qui n'offre rien, mais qui se donne lui-même, a un pouvoir qui peut se mesurer victorieusement avec celui de la mort et du sépulcre.

Après avoir ainsi expliqué le mystère de l'avènement du bien-aimé et rendu hommage à la perfection du lien qui l'unit à lui, Sulamith se tourne vers ses frères, qui l'ont rudement traitée, non pour se plaindre d'une sévérité dont elle ne méconnaît pas la justice et les bons effets, mais pour s'entretenir avec eux d'une jeune soeur qu'elle voit là sur le seuil de la maison maternelle.

Elle s'entend sans peine avec eux sur le principe qui doit présider à l'éducation et au sort de cette jeune fille qui bientôt la suivra dans la lutte de la vie.

Est-elle fermé comme une muraille, elle sera couronnée de créneaux d'argent, la gloire lui est assurée comme récompense.

Se montre-t-elle faible en face de la tentation, semblable à une porte qui cède à une légère pression, on l'enfermera au moyen de planches de cèdre, la servitude, la privation et la honte seront son partage.

Pour confirmer cet avertissement, Sulamith se donne elle-même en exemple à sa jeune soeur.

Si Sulamith représente Israël, l'Israël normal, sa soeur non encore adulte ne peut figurer que la portion de l'humanité qui n'est pas encore apte à subir l'épreuve à laquelle ce peuple a été soumis le premier ; par conséquent l'humanité païenne.

Le lecteur se demande peut-être si le regard du poète antique pouvait pénétrer si avant dans l'avenir. Mais Salomon lui-même, lorsqu'il inaugure le temple et offre cet édifice à Jéhovah comme sa demeure en Israël, réserve expressément la place des gentils dans cette maison.

Il demande aussi une part d'exaucement pour leurs prières :

Et lorsque l'étranger qui n'est pas de ton peuple d'Israël, mais qui sera venu d'un pays éloigné pour l'amour de ton nom..., te priera dans cette maison, exauce-le, toi, des cieux, du lieu arrêté de ta demeure.... afin que tous les peuples connaissent ton nom pour te craindre, aussi bien que ton peuple d'Israël. (1 Rois 8 : 41 à 43)

Au faîte de sa gloire, Salomon vit même un jour arriver à Jérusalem un représentant de ce monde des Gentils, une reine étrangère, attirée non seulement par la réputation de son nom, mais aussi par celle du nom de Jéhovah. (1 Rois 10 : 1 Leschem Jehovah)

Cette apparition exceptionnelle a bien pu contribuer à éveiller dans l'esprit du poète l'idée de cette personnification de l'humanité païenne dans la jeune soeur de Sulamith.

Aux Gentils donc de décider un jour de leur sort, comme Israël est appelé à le faire aujourd'hui du sien !

A eux d'opter aussi entre les rêves de fausse gloire et le bonheur goûté dans l'amour de Jéhovah, entre le Messie couronné d'or et le Messie aux cheveux humides des gouttes de la nuit, ou même à la tête couronnée d'épines !

Ses arrangements de famille terminés, Sulamith se tourne vers Salomon. Car elle a un compte à régler avec lui. Il n'est pas présent sans doute. Mais les paroles de la jeune fille n'en parviendront pas moins jusqu'à lui.

Par sa faute, le peuple l'a maintenant pour roi. Il ne saurait annuler ce qu'il a fait dans une heure d'oubli. Car il en est des fautes des nations, comme de celles des individus, ou de celles de toute l'humanité.

Quand par une décision bonne ou mauvaise, l'être libre a donné place dans son existence à un principe, ce principe devient une puissance; et il ne peut plus être supprimé par un simple acte de volonté.

Il a acquis droit de vie; il ne périra, s'il doit périr, qu'après avoir déployé tout ce qu'il contenait dans son sein. L'homme doit manger le fruit de son oeuvre. (Psaume 128 : 2)

Il en sera ainsi de l'institution de la royauté en Israël. Sulamith reconnaît cette loi de la justice divine et c'est précisément l'engagement de s'y soumettre qu'elle énonce dans la troisième énigme, la plus difficile, celle de la vigne.

Que dit Sulamith dans ce passage, 8 : 11 et 12, qui semble braver toute explication ?

Salomon possède de vastes territoires conquis en Baal-Hamon. Ce mot signifie : maître d'une multitude. Il désigne par conséquent Salomon comme maître, non d'Israël seulement, mais de toute une multitude de nations.

Et, en effet, à son sceptre étaient soumis les Edomites, les Moabites, les Hammonites, les Syriens, les Philistins.

Les pays de ces peuples appartenaient au souverain personnellement, et nullement à Israël. C'était le roi, le roi seul qui percevait tous les revenus de ces vastes domaines.

Il avait établi dans ce but des employés chargés de recouvrer le tribut imposé à chaque nation. Ce tribut est ce que Sulamith figure par les mille sicles que les fermiers de la vigne sont tenus de payer au roi-propriétaire.

Les fermiers sont donc des percepteurs royaux dans chaque contrée soumise. On connaît le système admirable de contributions organisé par Salomon chez les peuples annexés à son empire.

Chacun d'eux était taxé annuellement à une certaine somme, soit en argent, soit en nature selon les productions du pays qu'il habitait. Ainsi le roi de Moab, Méscha, était taxé à 100 000 agneaux et 100 000 moutons avec leur laine (2 Rois : 3 :4) ; les autres peuples pareillement.

La question est maintenant de savoir comment Israël agira sous ce rapport à l'égard de son souverain.

La terre de Canaan est, proprement, le patrimoine du peuple lui-même, ce fils premier né de l'Eternel.

Paiera-t-il, lui aussi, sur le revenu de ce pays qui lui appartient, une redevance à Salomon ?

Ce serait se dégrader au rang de peuple conquis. D'autre part Israël a lui-même voulu avoir un roi ; c'était une folie ; mais elle est commise. Et maintenant il ne peut plus se soustraire aux conséquences de la position dans laquelle l'a placé cette démarche précipitée.

Voici la solution que donne à cette question délicate la conscience israélite personnifiée en Sulamith :

Ma vigne qui est à moi (elle distingue par cette expression le pays de Canaan, que Dieu lui a donné, des contrées conquises qui sont le domaine particulier du roi) est devant moi, c'est-à-dire sous mes yeux, et non dans le lointain, comme le vignoble de Salomon en Baal-Hamon.

J'aurais donc le droit de réclamer une exemption de redevance pour cette terre dans laquelle j'habite. Je me soumets néanmoins à la même condition d'existence que les autres peuples: je paierai les mille.

Il faut remarquer ici l'article (haéleph) : les mille, c'est-à-dire ce même tribut que paient tous les autres peuples. Seulement, tout en prenant cet engagement qui résulte de la faute qu'il a commise de ne pas garder sa vigne, Israël pose une condition : il stipule que sur ce tribut annuellement payé au roi soit prélevé un cinquième, c'est-à-dire deux cent sicles; et que cette somme soit appliquée au traitement des gardiens aux soins desquels cette vigne d'Israël est de tout temps confiée.

Qui sont ces gardiens ? On ne saurait, après ce qui précède, hésiter longtemps. Il s'agit des sacrificateurs et des lévites.

Le sacerdoce avait vécu jusqu'alors de la dîme que lui payait Israël ; mais maintenant que le peuple doit payer une contribution au trésor du roi, le sacerdoce court le risque de ne plus recevoir ce qui lui est dû et de tomber dans le dénuement.

Voilà pourquoi Sulamith, tout en acceptant le fardeau de l'impôt royal, a soin de mettre à la charge de cet impôt l'entretien partiel ou total du sacerdoce.

On sait qu'à l'occasion de la construction du temple, l'ordre des sacrificateurs et des lévites reçut son organisation définitive. Ce fut alors que la question de leur traitement dut être aussi réglée. Et, sans aller jusqu'à dire avec M. Duncker qu'une treizième tribu, celle des Lévites, fut alors ajoutée aux douze dont se composait le peuple, nous acceptons sans hésiter les paroles suivantes de ce savant :

Le sacerdoce ne reçut pas une position indépendante; il fut remis à l'assistance de la royauté, qui lui avait bâti le temple qui avait rehaussé sa considération et son éclat.

Assurément ce n'est pas en faveur de notre explication du Cantique que l'éminent historien a tracé ces lignes.

M. Graetz, dans le livre qu'il vient de publier sur le Cantique, voit dans la vigne de Salomon son sérail et dans celle de Sulamith son innocence qu'elle n'a pas su garder. Nous ne disons rien du profond dégoût que doivent faire éprouver toutes les images de cette énigme ainsi comprise ; nous demandons seulement quel sens raisonnable il est possible de donner, à ce point de vue, aux deux cents sicles réservés par Sulamith pour les gardiens de sa vigne.

A César, ce qui est à César : cette part de César, ce sont les mille qu'Israël s'engage librement par la bouche de Sulamith à payer à ses rois.

A Dieu ce qui est à Dieu : cette part de Dieu, ce sont les deux cents qui doivent être affectés à l'entretien du sacerdoce, sans parler de l'amour fidèle que prêche tout le Cantique.

Ainsi s'exprimait la conscience israélite au moment de l'institution de la royauté et de la fondation du temple. Ainsi elle parlera un jour par la bouche de Celui qui en sera, non plus seulement la personnification poétique, mais la vivante et réelle incarnation.

Dès qu'on se place à ce point de vue, il n'est plus difficile de résoudre la dernière énigme, celle de la fuite du bien-aimé.

Le berger, dans l'unique parole que le poète lui fait prononcer durant le cours de ce drame tout rempli de lui, demande à son amie une seule chose, un chant de sa bouche.

Et encore il réclame cette jouissance plutôt pour ses amis qui l'entourent et qui sont descendus avec lui des plateaux parfumés, que pour lui-même. Que signifie cette demande ?

Ce qui réjouit sur la terre le coeur de Jéhovah, c'est le chant qui sort du coeur de son peuple, c'est le culte de l'amour.

Mais s'il veut que les accents de cette adoration se fassent entendre, ce n'est pas pour lui, qui n'a nul besoin de ces témoignages extérieurs ; c'est pour les esprits célestes qui l'entourent, auprès desquels cette louange qui s'élève de la terre, est sa gloire.

Les anges eux-mêmes attendent des hommes qu'ils donnent gloire à Dieu jusque dans les lieux très hauts. Des amis sont attentifs à ta voix.

Que répond Sulamith ? Nous le savons déjà. Elle chante, mais en invitant son bien-aimé à fuir, à retourner sur les montagnes d'où il est descendu.

Son domicile, à lui, n'est pas dans la région des jardins. Il doit se hâter de quitter la plaine, lors même qu'elle ne peut encore le suivre sur les montagnes où il fait paître parmi les lys.

Le sens de cette réponse mystérieuse se révèle maintenant à nous. Déjà David avait entendu en esprit Jéhovah dire au Messie : Sieds-toi à ma droite. (Matthieu 22 : 43)

Il l'avait vu quittant la terre pour aller s'asseoir sur le trône divin, et cela pour un temps : Jusqu'à ce que j'aie fait de tes ennemis ton marche-pied ; c'est à dire jusqu'à ce que le monde entier ait reconnu sa souveraineté messianique.

Ainsi le berger de Sulamith doit pour un temps encore quitter la terre, l'abandonner au pouvoir de Salomon, le représentant de l'Etat terrestre.

Il ne reviendra régner ici-bas avec Sulamith qu'après un temps de lutte pendant lequel l'Eternel fera pour lui la conquête du monde.

Tant que le trône de Salomon subsiste, le roi invisible peut bien avoir son règne dans les coeurs, mais non encore sur la scène visible de ce monde.

Voilà, si nous ne nous trompons, l'explication de cette fuite du bien-aimé qui n'est autre chose que l'ascension messianique contemplée par David.

Nous retrouvons dans ce dernier mot l'idée qui fait le fond même de tout le drame : la fidélité à l'invisible Jéhovah.

Quatre sujets sont ainsi traités dans ces énigmes finales : l'apparition messianique ; l'épreuve des Gentils, succédant à celle du peuple juif ; l'assujettissement volontaire d'Israël à Salomon sous réserve des droits de Dieu ; l'éloignement du Messie après son apparition momentanée sur la scène terrestre.

Ces sujets épuisent toutes les relations essentielles de la vie israélite, de même que ces quatre énigmes complètent la grande énigme du Cantique tout entier.

Comment nous rendre compte de l'origine d'un tel écrit ?


Note 6
Beauté : Mon bien aimé est blanc et vermeil, on le distingue entre mille. Sa tête est d'or pur..Il est exquis comme les cèdres..., tout ce qui est en lui est beauté. (5 : 10 à 16)
Liberté : Il est semblable au chevreuil et au faon des biches. (2 : 9) Il apparaît au treillis de la fenêtre et disparaît soudain. (5 : 4)
Sagesse : Je te conduirai dans la maison de ma mère, et là tu m'expliqueras tout. (8 : 2)
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