Vivre paisiblement nos conflits

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Type : Dossier
Thème : Le Caractère du Chrétien
Source : Aimer & Servir   
Publié sur Lueur le
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Conflits et gestion des temps : le « déficit d'alignement »

Il ne peut y avoir de communication et de dialogue, sans temps partagé et mis en commun. Non seulement « avoir du temps ensemble » ou « prendre du temps ensemble », mais aussi désirer « accorder ses temps ». Nous vivons en effet dans une société qui nous éparpille et qui ne favorise, dans nos relations, ni « l'accord des temps », ni sa « mise en commun ».

Pour étudier la question du temps, nous pouvons lire le passage bien connu de l'Ecclésiaste, au chapitre 3. Ce livre emploie trois termes pour désigner le temps. Le premier est utilisé dans la première partie du verset 1, le deuxième est utilisé vingt-neuf fois dans les versets 1 à 8, le troisième dans les versets 11 à 14. Le premier terme indique la période favorable, on peut le traduire par saison. Le second, c'est l'occasion favorable dans la saison, le temps exact pour faire quelque chose correctement. Le troisième terme utilisé par l'Ecclésiaste, c'est la durée indéfinie, l'éternité, le temps de Dieu.

Regardons de plus près les quatorze couples antithétiques cités dans les versets 1 à 8. Cette énumération fait certainement sourire, mais indique avec bonheur l'importance d'agir au bon moment. Il faut saisir l'occasion favorable dans le présent. Ce qui a été bon hier, ne l'est peut-être plus aujourd'hui. Ce qui n'était pas opportun hier, l'est peut-être aujourd'hui. Non seulement l'importance d'agir au bon moment, mais aussi l'importance de discerner quel est le moment et le temps vécus par l'autre : il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter et un temps pour danser ; un temps pour se taire et un temps pour parler ; un temps pour rechercher l'étreinte et un temps pour s'éloigner de l'étreinte ; un temps de guerre et un temps de paix. Il arrive parfois que l'on ne cesse de courir l'un après l'autre en tournant à vide, sans jamais se rejoindre.

Bien communiquer, n'est-ce-pas finalement désirer faire « coïncider » nos temps ? Cultiver l'art de ne pas être à contretemps de l'autre ? Vouloir accorder les « périodes » et les moments de notre vie (de couple, d'église, de famille, d'amitié) afin de rester en communion ? Maintenir notre relation dans cet « accord de temps ? »

Et c'est là que réside notre difficulté majeure : parce que nous vivons chacun des temps différents, et souvent décalés, nous devons réapprendre à vivre dans le temps de l'autre et à être sensibles à ses « saisons ». Dans la succession de nos temps, nous sommes un peu comme devant un puzzle, ne sachant pas toujours apprécier l'occasion favorable ou ce qui est vraiment important. La vie de couple ajoute des difficultés supplémentaires, car parmi les pièces à notre disposition, il y a aussi les pièces d'un autre puzzle, celles de notre conjoint ! D'où l'importance de prendre le temps de s'accorder, sans faire l'économie du temps.

S'il est vrai qu'il y a « un temps pour chaque chose », il y a cependant des activités mentionnées par la Parole de Dieu que nous devons pratiquer « en tout temps » : prier, louer, nous réjouir, prêcher la Parole, mais aussi aimer (« l'ami aime en tout temps ») et cultiver le plaisir ensemble, en couple (sois en tout temps enivré de ses charmes, sans cesse épris de son amour Pv 5.18).

Bien communiquer, c'est avoir cette sensibilité à l'autre qui me permet de savoir dans quel temps il ou elle est, et de pouvoir « m'aligner » en me mettant au même diapason. Il est frappant de constater que nos conflits surviennent la plupart du temps dans ces « zones de décalages ».

Conflits et communication : le « déficit de paroles »

L'absence totale de communication est impossible, car au-delà des paroles nous communiquons par nos gestes, notre habillement, nos silences. La « non communication » est impossible car il est impossible d'adopter un « non comportement ». Il arrive aussi que deux personnes ne puissent se comprendre même si le dialogue existe entre elles car ils ne précisent pas leur pensée du point de vue de la logique et de la syntaxe, ils laissent planer des incertitudes sur la signification de leur message. L'incompréhension du contenu des messages provient souvent de l'attitude de celui qui les exprime. Que de recours à l'utilisation abusive des « toujours », des « encore » et des « jamais » ! Généraliser est utile à la synthétisation de l'expérience et à la pensée, mais si je répète à l'infini : « personne n'a jamais de respect pour moi », « personne ne m'aime », « il y a toujours du désordre dans cette maison », etc., cela n'est profitable ni à l'expérience ni à la pensée et en aucun cas à la famille. D'autres encore généralisent en sous-entendant que le monde est statique depuis sa création, que les sociétés n'évoluent pas, que les moeurs ne changent jamais. Ils ne comprennent pas qu'il est absurde de rabâcher des assertions comme : « Depuis que le monde est monde... », « Chacun trouve qu'il va de soi de... », « et à présent tu crois bon de remettre en question ce que chacun trouve normal... ». Même réflexion au sujet des personnes dont le raisonnement manichéen fait abstraction de toute nuance : « De deux choses l'une, soit tu m'aimes, soit tu ne m'aimes pas », « soit tu fais preuve de gentillesse, soit non.. ». Ne nous étonnons pas dans ces cas si l'interlocuteur éprouve quelques difficultés à comprendre !

Nous pouvons aussi évoquer la communication qui s'établit sur un mode égocentrique, ou encore ces situations, plus graves, quand l'émetteur du message se place comme arbitre des émotions et des sensations de l'autre, le privant ainsi de ses propres affects : « Comment peux-tu aimer le vin blanc ? », « Tu ne peux tout de même pas te sentir si mal pour un peu de fièvre ! », « Tu n'es pas fatigué, c'est ton imagination », « Ta prétendue gaieté est fausse... ». On peut aussi distinguer les quatre caractéristiques d'une mauvaise communication, avec pour exemple celui de la chorale :

  • Une communication d'injonction et d'ordre : « Tu dois prendre des cours de chant avant de te joindre à notre chorale. Tu chantes trop faux ! »
  • Une communication de menace, qui renforce l'injonction et l'ordre : « Si tu ne prends pas de cours de chant pour apprendre à chanter juste, tu ne pourras pas te joindre à nous ».
  • Une communication de dévalorisation de l'autre : blesser l'autre pour son « bien ». « Mais comment peux-tu chanter si faux ? Tu chantes comme une casserole ! »
  • Une communication de culpabilisation : rendre l'autre responsable du malaise. « A cause de toi, lorsque nous chanterons en chorale, ce sera un fiasco ».
Face à ces attitudes, trois réactions et ripostes sont possibles :
  • L'agression. Autrement dit, choisir l'escalade, la partie de ping pong, la surenchère ;
  • La fuite. On ne répond plus, parce que l'on considère que c'est peine perdue ;
  • La manipulation, dans une sorte de repli stratégique.
Nous verrons plus loin ce qu'est une bonne communication.

Conflits et colère : le « déficit de vérité »

Il ne faut pas confondre « colère » et « irritation », mentionnée dans 1 Corinthiens 13 (l'amour ne s'irrite pas). A ce sujet, lire Mt 5.21-26 et Ep 4.25-27. Le texte littéral dans ce dernier est mettez-vous en colère et ne péchez pas : ne laissez pas le soleil se coucher sur votre irritation. Il y a des colères « saines », justes, nécessaires, souhaitables quand elles sont pour nous l'occasion d'exprimer nos souffrances et de mettre en lumière des situations d'injustice. Dans le texte de Matthieu, il s'agit de la colère vaine, injuste, haineuse, malicieuse, vengeresse ; en fait, de la colère sans raison. Luther a ainsi défini la colère juste : « c'est la colère d'amour, celle qui ne veut de mal à personne ; colère d'amour pour le pécheur, mais hostile au péché ».

Les six règles d'or en rapport avec la colère :

  1. Elles doivent être lentes à monter (Jc 1.19) et promptes à redescendre (Ep 4.26). « Mettons-nous en colère », quand la colère est souhaitable et juste, mais ne restons pas en colère ! C'est cela l'irritation : rester en colère, l'entretenir et la nourrir. Il ne s'agit pas non plus de devenir agressif ou violent, et encore moins de trépigner de rage. Se mettre en colère, c'est accepter de regarder en face sa souffrance et la reconnaître. C'est aussi admettre que l'on a mal, que l'on a envie de pleurer, voire de crier. C'est pouvoir dire à l'autre : « j'ai mal, j'ai été blessé par ton attitude et je souffre. Ma relation avec toi est affectée ». Cette reconnaissance vaut toujours mieux que le voile pieux que parfois nous mettons sur nos ressentiments. Nous préférons nous « taire » alors que nous devrions nous « dire » (se servir des mots pour guérir nos maux).
  2. Dans nos explications, et l'expression de notre colère, ne franchissons jamais le « seuil de vulnérabilité » de l'autre. Chacun de nous possède une zone de vulnérabilité, où l'on est particulièrement sensible, fragile et sans défense. C'est notre tendon d'Achille. Par exemple, cette sensibilité peut être liée à un problème dans notre famille (maladie mentale, problèmes sociaux, alcoolisme, échecs à répétitions...), un problème personnel (notre niveau d'étude, des antécédents familiaux, le statut social...), un problème physique (un nez trop long, un poids excessif, des petits seins...). Parce que l'on connaît les points faibles de l'autre, il est important de les respecter au cours d'une dispute et de ne pas lui « jeter » à la figure. Disputons-nous, si c'est nécessaire et inévitable, mais loyalement ! Plus rien n'est stable et prévisible au-delà du seuil de vulnérabilité de l'autre.
  3. Déterminons l'objet de la colère et basons notre discussion sur un thème précis, pour éviter les digressions douteuses. Il arrive que des personnes en conflit omettent de soulever le sujet réel de leur mésentente au moment de l'expression de leur colère, par peur de l'affronter et d'y faire face. Il vaut mieux une bonne explosion que l'éternelle rumination des mêmes ressentiments ! Lire à cet égard Actes 15.36-40 et 2 Samuel 13.
  4. Limitons l'objet de la dispute et de l'explication. Avant tout, ne pas avancer plus d'une accusation à la fois. Si chacun se met à étendre l'aire du conflit en tache d'huile, la discussion ne profitera à personne. Ne tombons pas dans le piège de « l'escalade » ou de la partie de ping-pong. « Tu me reproches tel point, telle situation, mais toi tu n'as pas été meilleur sur tel point et dans telle situation... ». Dans ce cas l'explication cessera lorsque les conjoints épuisés n'auront plus d'arguments pour répondre à l'autre. Efficacité : nulle !
  5. C'est pourquoi, nous devons éviter à tout prix d'ouvrir les « placards à squelettes ». Les tensions que l'on a connues il y a trois ans avec le frère ou la soeur, la belle mère qui ne m'a pas dit au revoir il y six mois, ou les vacances horribles à la montagne de l'été dernier - alors que je rêvais d'aller à Maurice - ne sont plus d'actualité ! Il ne faut plus en parler ! Cela suppose que nous mettions en pratique l'enseignement de Paul dans Ephésiens 4 : « mettez-vous en colère, mais que le soleil ne se couche pas sur votre colère ». La date limite de conservation des griefs ne doit pas dépasser un certain temps (« Jusqu'au soir » dans Ephésiens !) et doit être discutée (négociée ?), particulièrement dans le couple. Après ce délai, il faudra en parler, se pardonner et se réconcilier. C'est ce que nous appelons « la date de péremption » de nos colères, période pendant laquelle on pourra ruminer ses ressentiments ou « cuver » ses mauvaises pensées. Passée cette date, il deviendra dangereux de les conserver ou de les « consommer ». Nous sommes invités en fait à traiter nos problèmes en temps réels et non pas de manière différée.
  6. Enfin, considérons nos disputes comme le résultat de comportements réciproques. Ne rejetons pas toujours la faute sur l'autre.
Il n'est pas étonnant alors que dans Ephésiens 4, nous sommes invités à nous parler en vérité et à ne pas nous mentir les uns les autres. Dans ce contexte, nos colères peuvent devenir des moyens de communiquer des sentiments profonds et des émotions fortes qu'il serait préjudiciable de garder en soi.

Conflits et pardon : le « déficit de relations »

Il nous faut aussi dire un mot sur le pardon, qui est explicitement évoqué dans 1 Corinthiens 13, comme un signe de notre amour. En y regardant bien, on peut voir dans le pardon une belle expérience de communication. Il nous semble que l'enseignement que nous avons reçu dans ce domaine n'est pas toujours juste. Prenons le temps de lire quelques versets bibliques qui traitent de ce sujet (Mt 6.12 ; Mt 5.23 ; Mt 18.15, Mt 18.21-35 ; Lc 6.37 ; Lc 17.3-5 ; Ep 4.26-27 ; Ph 3.12-13 ; Rm 12.17 ; Pv 18.19 ; Pv 19.11 ; Ps 37.8 ; 2 Sam 13 ; Gn 31.36 ; Ps 4.5).
L'histoire racontée dans 2 Samuel 13, ainsi que la relation houleuse de Jacob et de Laban décrite dans la Genèse, sont particulièrement significatives à cet égard. On reste dans un sillage de haine, de destruction et de mort chaque fois que l'on préfère :
  • se taire, plutôt que de parler ;
  • absoudre, plutôt que de traiter à fond un problème ;
  • enfouir sa colère, plutôt que de la reconnaître et de la traiter ;
  • se venger, plutôt que de remettre sa colère et ses griefs à Dieu.
Ne rejetons pas toujours
la faute sur l'autre

Il est frappant de voir qu'après l'inceste de Amnon sur Tamar, personne n'exprime sa colère de façon effective et juste. Absalom « ne dit rien à son frère » mais « le prend en haine ». David se met en colère, mais ne sanctionne pas son fils. Dès lors, un engrenage mortel est mis en route : assassinat de Amnon par les serviteurs d'Absalom, révolte d'Absalom contre David, fuite de David devant Absaloen, invasion de Jérusalem par Absalom, bataille entre les armées de David et de Absalom, Absalom tué par Joab. Ce drame se terminera en 2 Samuel 19 par la complainte déchirante de David sur Absalom. Bien entendu, les conséquences de notre difficulté à pardonner ne sont pas toujours aussi désastreuses, mais soyons attentifs à ne pas accumuler des ressentiments au travers de nos colères non-dites.

On peut dire que les textes ci-dessus permettent de dégager une « démarche de pardon » en huit étapes :

  1. L'offense.
  2. Colère.
  3. Rupture de la relation.
  4. Remise des griefs.
  5. « Va et reprends-le ».
  6. Repentance.
  7. Offre du pardon.
  8. Réconciliation.
Evidemment, ces huit étapes ne vont pas se produire systématiquement et obligatoirement dans toutes les situations d'offense et de pardon que nous pouvons vivre. Parfois ces huit étapes vont s'enchaîner de manière quasi instantanée. Dans d'autres circonstances, on ne cherchera même pas à les « dérouler », et on ira directement de l'étape 1 à 8. On pourra même offrir son pardon sans que l'autre l'offenseur ait exprimé de regret. Certains ont aussi un seuil à l'offense qui peut être très bas ou très haut. Ce qui entraînera de notre part une attitude différente, en fonction des situations et des offenses commises. L'étape 5 est très importante, dans le sens où elle implique une communication claire et directe avec l'offenseur, mais très souvent, on n'aura pas la force de la vivre. Il faut alors considérer l'étape 4 comme la plus importante, car c'est la seule qui me donne la possibilité de me décharger de mes émotions et de mes sentiments blessés et de retrouver la paix avec Dieu, avec moi-même et avec l'offenseur. Mais disons-le clairement : cette « remise des griefs » n'est pas encore « l'offre du pardon ». Il est important de souligner que pour les offenses graves, ces huit étapes seront nécessaires et qu'il faudra les vivre chacune en son temps. Enfin, il nous faut, dans nos relations les uns avec les autres, entendre les colères des personnes offensées, respecter ces colères et surtout ne pas précipiter ces offensés dans un pardon « bâclé » ou une « grâce à bon marché ». Ne confondons pas ces étapes : elles sont toutes importantes et on ne pourra accéder à la suivante que si on vit pleinement la précédente. (Lire sur ce sujet le très bon livre de Jacques BUCHHOLD, « le pardon et l'oubli »).

Enfin notons que :

  • dans nos relations les uns avec les autres, le pardon est une expérience essentiellement personnelle (« Contre toi »). Personne ne peut offrir le pardon à ma place et je ne peux me substituer à quelqu'un pour demander et offrir le pardon ;
  • le pardon ne peut être offert et demandé qu'à des gens vivants. Une personne décédée ne peut recevoir et donner le pardon. On peut certes pardonner (étape 7), et retrouver des sentiments paisibles à l'égard de l'offenseur décédé, mais le plus important sera de remettre ses griefs à Dieu (étape 4) afin de retrouver la paix et le repos du coeur ;
  • on demande pardon à Dieu, mais on ne "pardonne" pas Dieu.

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