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Deux chemins pour traverser la crise sociale
3. Ce que le démuni nous donne : le faible comme bouc émissaire

Auteur :
Type : Dossier
Thème : Questions de Société
Source : Aimer & Servir
Réf./Date source : n°100  
Publié sur Lueur le
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Sommaire du dossier :
  1. Deux chemins pour traverser la crise sociale
  2. Ce que le démuni nous donne : le faible comme bouc émissaire

Un autre niveau de lecture émerge, plus perceptible, sans doute, aux yeux du sociologue ou de l'ethnologue qui a entendu, ou lu, maints comptes-rendus d'événements convergeant vers des boucs émissaires. Des individus ou des groupes, dans des situations sociales tendues, concentrent sur leur tête les griefs de la société toute entière. Là où la société entière est en faute, elle fait payer une fraction limitée, et bien identifiée, qui paie pour les autres, et leur évite ainsi, de subir les conséquences de leurs fautes. Pour prendre un exemple actuel citons la nette remontée des sentiments racistes et xénophobes à partir du début de la crise économique, en 1975. Se trouver un coupable atténue la souffrance.

On retrouve, dans notre texte, ces éléments à travers l'usage du vocabulaire du sacrifice. La victime sacrifielle paie, en effet, à notre place. Mais il s'agit, ici, d'une victime humaine, qui souffre en nos lieux et place. Une fois encore, ne nous précipitons pas d'accoler le visage du Christ sur cette victime. Gardons à ce texte sa force et ses arrêtes vives avant de voir comment le Christ l'a pleinement vécu.

Les psychiatres racontent des histoires d'enfants qui, dans une famille, se sacrifient afin que les autres membres surmontent leurs problèmes, d'enfants qui essaient de guérir leurs parents et se rendent, ainsi, malades. D'expérience je sais, aussi, tout ce qu'un handicapé apporte dans une famille. Il coûte beaucoup, mais il donne également beaucoup. Il permet, par sa faiblesse, aux autres d'être forts. Dire la vérité sur le bouc émissaire c'est avouer qu'il souffre par notre faute. "Il était transpercé par nos crimes, écrasé par nos péchés" (v.5). Lisons bien : avant de mourir pour nos péchés il a été mis à mort par nos péchés. Quant au pour il faut l'entendre d'abord comme une injustice : "Mon peuple a commis un crime et la blessure est pour lui" (v.8). Le bouc émissaire souffre à la place des autres. Au lieu que chacun paie pour ses manquements, les uns oppriment et les autres souffrent : description ô combien fidèle de la crise !

Le texte fournit une observation fine en évoquant un châtiment exemplaire qui nous rassure (v.5). Nous écrivons "châtiment exemplaire" pour rendre compte du double sens du mot hébreu qui vise aussi bien le châtiment que l'éducation. Cette idée d'un châtiment rassurant rejoint les observations de Durkheim. La sanction possède, en effet, dit-il, une double efficacité: elle punit le coupable, d'un côté, et elle rassure les autres, par ailleurs. Ceux qui assistent à l'exécution de la peine en sortent réaffermis dans le sentiment de leur propre justice, et de leur système de valeur : la société fonctionne bien, nous avons, une fois de plus, fait régner l'ordre.

Le bouc émissaire nous instruit, au reste sur la vaste solidarité humaine qui conduit les uns à travailler pour d'autres, à souffrir pour d'autres, à mourir pour d'autres. On parle, parfois, crûment, de chair à canon pour évoquer les bataillons de militaires partant au combat dans des conditions désespérées. Esaïe n'est guère moins cru en parlant d'un agneau conduit à l'abattoir (v.7). Aujourd'hui encore, en France, les conditions de travail pénibles de certains emplois entament l'espérance de vie de plusieurs années.

Mais, et c'est ici que le retournement débute, le bouc émissaire, de par la position qu'il a occupée, de par l'expérience douloureuse qu'il a subie, est dépositaire d'un savoir irremplaçable. Ce savoir, nous le méconnaissons souvent, et nous approchons le faible tout plein du sentiment de notre supériorité. Le paternalisme nous guette sans cesse. Nous sommes tout prêts à prendre le pauvre en charge, mais sommes nous disposés à écouter les mots décapants qu'il prononce ? Dans le travail social lui-même la recherche de puissance se tapit. Nous pouvons servir afin de mieux dominer.

L'homme de douleur voit ce que le roi ne voit pas. Combien d'écorchés vifs, de personnes possédant une sensibilité bouleversante ne rencontre-t-on pas dans les marges d'une société ? "Grâce à son expérience (l'hébreu dit exactement : sa connaissance) mon serviteur proclamera devant la foule la juste justice (v.1l). Qui mieux que la victime peut dire et décrire l'injustice qu'il a subie ? Le faible est expert en matière d'injustice. Le roi plane au dessus des difficultés tandis que l'humble citoyen subit de plein fouet les conséquences de l'oppression. De fait, aujourd'hui encore, on en apprend beaucoup plus sur l'injustice, dans une entreprise, en interrogeant un ouvrier qu'un cadre.

Et voilà l'étrange : les rois ferment la bouche alors qu'avant c'était le faible qui fermait la bouche. Celui qui a subi l'injustice peut en parler : mon serviteur proclamera, devant la foule, la juste justice, car il a supporté leurs péchés (v.11).

Les deux chemins, dont nous traçons les contours, produisent deux types de connaissance. Le savoir officiel des cours, s'oppose à l'appréhension des choses et des événements qu'on acquiert en fréquentant les faibles et en partageant leur vie. L'homme de douleur nous révèle à nous-mêmes comme troupeau (v.6), comme conformistes.

Assurément le pauvre, si l'on peut dire, nous enrichit. Son attitude même, sa dignité dans la souffrance, constitue un exemple pour nous. Par là-même il nous aide à supporter notre propre souffrance, car, avouons-le, nous sommes aussi malades. Si nous imaginons que nous sommes biens portants tandis qu'il est malade nous découvrons bien vite que le bouc émissaire souffre, par transfert, de nos propres maladies. "Nos souffrances, lui, il les a portées, et nos douleurs il s'en est chargé" (v.4). Du début du passage jusqu'au verset 3 du chapitre 53 on s'imagine que c'est l'autre qui souffre, mais c'est nous qui souffrons et nous ne nous en rendons même pas compte. Nous sommes misérables, pauvres, aveugles et nus, et refusant d'admettre que nous le sommes nous empoisonnons la vie des autres. Or, celui qui a souffert comprend la souffrance. Dès l'entame du chant on nous l'affirme: "Il comprendra, mon serviteur" (52 v 13). Suit un détail très touchant rapporté par une partie, seulement, des manuscrits (mais certains des meilleurs manuscrits le rapportent) : Les foules, nous dit-on, ont été atterrées à ton (!) sujet (52 v 14). Voici tout d'un coup une touche personnelle. Deux personnes se parlent. Esaïe, peut-être, parle au serviteur. A moins que celui-ci ne nous parle à tous. Nous sommes les rejetés qu'il entend consoler. En tout état de cause, voici une proximité nouvelle qui s'instaure. A la rencontre de la victime nous nous sentons moins seuls dans la souffrance.

Voyez donc tout ce que le faible nous apporte. Et nous ne pensons qu'à le nourrir, l'entourer, le materner. Il est vrai qu'il est facile de croire dominer, face à quelqu'un qui n'ouvre pas la bouche. Il est tentant de parler à sa place, de lui enlever les mots de la bouche, d'interpréter ses gestes à sa place. Il y a deux chemins. Marcher sur le chemin de faiblesse ne se résume pas à aller vers le faible. Cela suppose aussi de le rencontrer dans la faiblesse, de renoncer à notre supériorité. Au reste, par les échecs qu'il nous inflige il nous rappelle sans cesse les bornes de nos capacités de patience, ou de nos capacités éducatives. Il nous conduit, ainsi, par la main, sur le chemin de la vie.

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