Faut-il avoir peur de la psychanalyse ?

4. Le corps, la médecine et le sens, une rencontre nécessaire : l'anorexie mentale

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Type : Dossier
Thème : Santé & Psychologie
Source : Aimer & Servir   
Publié sur Lueur le
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Sommaire :
  1. Faut-il avoir peur de la psychanalyse ?
  2. Freud, la psychanalyse et les idées reçues
  3. Limites pratiques de la psychanalyse classique et solutions de rechange
  4. Le corps, la médecine et le sens, une rencontre nécessaire : l'anorexie mentale

La cure psychanalytique classique, idéale, rencontre un autre obstacle, non plus dans le reflux tumultueux des émotions mais dans l'utilisation du corps comme moyen de communication. Ce que l'on a voulu nommer "manifestations psychosomatiques" est devenu le terrain de rencontre de la médecine somatique et de la perspective psychanalytique.

Le terme psychosomatique en est venu à désigner les maux rebelles à la médecine traditionnelle et difficiles à classer : eczéma, asthme, recto-colite hémorragique, pelade etc. Le traitement implique assez souvent, outre bien entendu la prise en charge somatique, un suivi psychothérapique.

L'anorexie est un cas à part car il ne s'agit pas d'emblée de maladie somatique mais d'une détresse organique secondaire, souvent grave, qui nécessite intervention médicale et hospitalisation. Mais en même temps la cause affective et relationnelle des troubles doit être prise en compte de façon spécifique, sous peine de prompte récidive.

Voilà donc un exemple éloquent de la nécessaire complémentarité de la médecine du corps et d'un suivi psychothérapique, le plus souvent psychanalytique. On connaît en effet l'efficacité spectaculaire de l'hospitalisation et de l'isolement sur le symptôme anorexique. L'apparente brutalité et la rigueur du traitement ont parfois pu choquer même si l'état du patient l'exigeait. En fait ce qui était occulté dans cet "acting" violent et nécessaire, c'est l'extrême agressivité recelée par l'anorexie et que le patient contraignait à exercer contre lui, sans doute pour se décharger lui-même de la culpabilité de ses pulsions destructrices. Comme on le voit une action apparemment raisonnable ne serait pas exempte de pulsions violentes inavouées de part et d'autre.

Tout en réparant le corps, le service hospitalier se pose le problème d'une modification du système relationnel familial, sinon le travail de réparation risque de n'être que palliatif. En même temps, le psychothérapeute s'il y en a un, doit renoncer à changer seul la situation dont la violence cachée et destructrice dépasse le cadre d'une relation fictive centrée sur la seule parole.

On connaît le protocole habituel : prise en charge médicale imposant des contraintes de nourriture jusqu'à ce qu'un poids déterminé soit atteint. Mais que se passe-t-il au juste ? Cette mesure de bon sens introduit subrepticement dans la vie du patient deux choses indispensables et nouvelles pour lui : une loi et une médiation au sein de la famille. Il faut lire : "Lettres à l'absente", la plaquette autobiographique de P.P.D.A. (sigle familier des média !) pour comprendre ce qu'est cette relation parentale étroite, passionnée, irremplaçable et mortifère qui a conduit à l'anorexie ! Dans cette relation très précocement installée, l'enfant s'est cru obligé, pour exister, de livrer à l'autre son intérieur tout à la fois insuffisant et grandiose. Il l'utilise alors à travers des stratégies complexes pour exercer un pouvoir de séduction et d'emprise. La solidité perverse du système défie toutes les forces de l'acte et de la parole désunies car l'un est sans cesse joué contre l'autre dans une exultation de toute-puissance.

Comme le symptôme central de l'anorexie est la nourriture, il va sans dire qu'il renvoie à une relation très archaïque avec le personnage maternel. Dans un cas que nous avons approché, le père était devenu un mythe flou. L'homme avait disparu. Plusieurs versions avaient été données par la mère de la personnalité du père, de leur première rencontre, de la rupture et de ses raisons, des dates et enfin de sa résidence actuelle. Autant dire que l'image de ce père, la seule à l'horizon, était aussi inconsistante que possible. La loi devait donc être construite ailleurs. Elle l'a été à l'occasion de l'hospitalisation où le cadre et divers modèles d'identification sûrs se sont trouvés réunis, pour être d'ailleurs immédiatement contestés et attaqués, comme on pouvait s'y attendre. Peu à peu la notion de contrat s'instaurait hors d'atteinte du couple complice de la mère et de la fille, tandis que des activités ' personnelles pouvaient se développer dans un espace protégé.

Les notions de limites se trouvaient ainsi définies et déplacées de l'intérieur du corps à l'extérieur, au point de rencontre contesté avec le personnel hospitalier. Il existait enfin une réalité plus forte que le moi mégalomaniaque, violent et désordonné.

Dans un autre cas, à la suite de la mort accidentelle précoce de la mère (accident de voiture), le père s'était trouvé fondu avec le personnage disparu, détruit mais indispensable, tout puissant et occupant tout l'espace intérieur. Là encore l'hospitalisation pouvait indirectement introduire la réalité et une loi extérieure à travers un traitement organique draconien. Mais la violence préconsciente et inconsciente de la mesure a fait reculer tout le monde.

"Mais que se passe-t-il au juste ?"

Ces deux exemples, un peu longs, tendent à montrer la nécessaire complémentarité de la prise en charge médicale symptomatique et systématique d'une part et d'autre part une compréhension des mécanismes impliqués : mode de fonctionnement intime du patient et signification seconde des différentes procédures mises en oeuvre. Tout le monde a en effet intérêt à comprendre les enjeux cachés de l'entreprise, comme les émotions secrètes mises en branle chez les divers protagonistes du traitement. Ces diverses constructions ne sont pas roman gratuit. Elles ne se contentent pas de rassurer en donnant une signification à une situation absurde. Ce serait déjà un avantage non négligeable ! Déjà consolidées par des observations cliniques antérieures, elles se vérifient au fur et à mesure de l'avancement de la cure, ce qui leur donne réalité et vérité.

Un mariage de raison

La culpabilité et la toute-puissance inconscientes du personnel médical, de tout personnel soignant d'ailleurs, doivent être sans cesse tempérées par une vision plus cohérente et plus claire de la situation, afin de remplacer les clichés simplistes ou l'empirisme tâtonnant, inévitables en médecine traditionnelle. Voilà en quoi une perspective psychanalytique clinique peut apporter un éclairage précieux à une situation apparemment insaisissable et désespérante.

Quelle que soit la qualité respective des différents éclairages que nous avons évoqués, il ne faut pas se dissimuler les écueils et les échecs éventuels de prises en charge conjuguées aussi délicates, alliant médecine organique, sociologie et psychanalyse. Comme nous ne vivons pas dans un monde fait uniquement de bonne volonté et d'ouverture, il est à prévoir que parfois la bonne marche de ces traitements en collaboration bute sur la présomption ou le dogmatisme de savoirs mal intégrés : nous pensons bien sûr aux organicistes purs et durs comme aux inconditionnels du savoir psychanalytique.

De plus, ( mais est-ce une consolation ?) patients et thérapeutes de toute obédience et formation possèdent en commun "un coeur tortueux et incurable". Ce n'est pas la psychanalyse qui le dit, vous l'avez reconnu, mais le prophète Jérémie ! C'est une réalité qui rend les jugements et les relations les plus simples parfois bien compliqués !

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