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Etude sur le Cantique des Cantiques
2. Cantique des Cantiques : Les systèmes d'interprétation

Auteur :
Type : Enseignement
Thème : Commentaires Bible Annotée Neuchâtel
Source : Theotex   
Publié sur Lueur le
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Sommaire :
  1. Etude sur le Cantique des Cantiques
  2. Cantique des Cantiques : Les systèmes d'interprétation
  3. Cantique des Cantiques : Etude analytique
  4. Cantique des Cantiques : Le sens du poème
  5. Cantique des Cantiques : L'origine du Cantique
  6. Cantique des Cantiques : Conclusion

Trois principaux systèmes d'interprétation ont été appliqués jusqu'ici au Cantique des cantiques.

Le caractère commun des deux premiers est de ne voir dans le roi Salomon et dans le berger aimé de Sulamith, qu'un seul et même personnage.

Seulement les deux systèmes différent en ce que, d'après l'un, celui qui est généralement admis dans la Synagogue et dans l'Eglise, l'amour qui unit Sulamith à ce personnage, est de nature spirituelle ; tandis que, dans l'autre, tout ce qui est dit de la relation entre les deux êtres est pris au sens littéral et doit dépeindre uniquement l'amour terrestre.

Au premier point de vue, le Cantique des cantiques est la description allégorique des angoisses et des ravissements de l'union avec Jéhovah, soit en Israël, soit dans l'Eglise, soit chez toute âme fidèle.

Dans le second sens, le Cantique est le tableau d'un amour profane et sensuel, ce qui rendrait ce livre indigne d'occuper une place dans le Canon, ou bien celui d'un amour naturel sans doute, mais honnête, mais idéalement pur, avant le mariage (jusqu'à 3 : 5), puis dans le mariage (depuis 3 : 6).

Delitzsch est certainement celui qui a le mieux réussi à expliquer le Cantique des cantiques à ce point de vue. Aux yeux de cet interprète, l'idée du Cantique n'est autre que celle de l'unité essentielle du lien conjugal, la notion de l'amour vrai, comme base morale de la monogamie.

C'est le déploiement du sens de ce mot de la Genèse : un homme et une femme, et l'anticipation de l'enseignement de Jésus, qui a fait de cette parole le premier article du droit de famille chrétien.

C'est la condamnation de la polygamie admise en Orient et même chez les Juifs dès le temps des patriarches.

Tout le sens du Cantique serait résumé dans cette allocution : mon unique, par laquelle le bien-aimé salue Sulamith. Et c'est en approfondissant cette notion, et non sur la voie fausse de l'allégorie, que l'exégèse devrait trouver dans le Cantique les profondeurs de l'amour mystique.

Car ce que l'homme est à la femme, comme son chef, Christ l'est à l'Eglise.( Corinthiens 11 : 1 à 3)

Nous ne pensons pas que, ni sous l'une ni sous l'autre de ces formes, l'interprétation qui fait un seul et même personnage de Salomon et du berger, puisse résister aux objections soulevées contre elle.

Pour ne pas trop anticiper sur la suite de cette étude, nous ne citerons qu'une parole, mais qui nous paraît décisive, parce que, placée à la fin du drame, ainsi que la morale à la fin d'une fable, elle doit mieux que tout autre en résumer le sens.

Sulamith s'écrie, chapitre 8, verset 7 :

L'amour est une flamme de Jéhovah : les grandes eaux ne sauraient l'éteindre, ni les fleuves l'étouffer. Quand un homme voudrait acheter l'amour au prix des biens de sa maison on n'en tiendrait aucun compte.

Peut-on méconnaître dans cette parole une allusion aux offres magnifiques faites par Salomon à Sulamith dans le cours du poème ?

Ce sens ne résulte-t-il pas avec évidence de la déclaration suivante, dans laquelle elle oppose l'épreuve qu'elle vient de subir à celle qui attend quelque jour sa soeur plus jeune (8 : 10) :

Pour moi, j'ai été un mur, et ma poitrine a été une tour ; et ainsi j'ai obtenu qu'il m'accordât la paix.

Quel était ce il dont parle ici Sulamith ? Les mots suivants l'indiquent :

Salomon avait une vigne en Baal-Hamon.

Il y a donc réellement eu lutte entre Sulamith et Salomon. La fermeté de la jeune fille a fini par trouver grâce devant le monarque; elle a obtenu de rentrer en paix dans sa demeure.

Et la voilà maintenant, au sortir de cette redoutable épreuve, célébrant l'invincible puissance de l'amour fidèle, de l'amour qui est une flamme du ciel, un éclair de Jéhovah (verset 6), et son triomphe sur tous les moyens de séduction extérieurs qu'un homme riche et puissant peut mettre en usage pour vaincre cet instinct sublime d'une pure et noble nature.

Nous n'aurions pas d'autre preuve de l'opposition entre les deux personnages de Salomon et du berger, que celle-là devrait suffire.

Le berger est le bien-aimé ; Salomon, le rival ; et la fidélité inébranlable de Sulamith représente la victoire de l'amour vrai sur toute relation qui n'aurait pour principe que l'égoïsme.

Nous nous tournons donc vers la troisième classe d'interprétations, celle qui distingue, qui oppose même Salomon et le bien-aimé. Le premier qui ouvrit cette voie à l'exégèse fut Jacobi (1771).

Le savant et ingénieux Ewald est celui qui l'a poursuivie de la manière la plus conséquente et la plus heureuse. Sous son influence, ce mode d'explication s'est acclimaté en France.

M. Renan l'a complètement adopté dans son travail sur le Cantique (1860) ; M. Réville en a reproduit aussi les traits essentiels.

Malheureusement M. Renan a apporté au travail d'Ewald des changements qui ne l'ont pas amélioré. Il a en quelque sorte matérialisé une série de tableaux dans lesquels le savant allemand avait eu le bon goût de ne voir que des rêves ou visions de Sulamith.

D'après l'écrivain français, le berger apparaîtrait fréquemment dans le cours de l'action. Sous les yeux même de Salomon et en plein sérail, les deux amants s'exprimeraient leur amour mutuel.

De la tour du harem Sulamith aurait néanmoins la liberté de se transporter avec son ami à la ferme où ils se sont juré pour la première fois un éternel amour, et de s'y ébattre librement avec lui.

Puis l'instant d'après, elle se retrouverait dans sa royale prison, gémissant sur sa séparation d'avec lui. Comment expliquer de pareilles monstruosités dramatiques ?

M. Renan est bien choqué lui-même ; il nous rassure en alléguant le caractère imparfait des arrangements scéniques usités à cette époque reculée. Mais nous demandons si la scène antique a jamais pu faire subir la torture au sens commun.

Il est des lois premières que le théâtre le plus grossier ne saurait violer sans s'annuler lui-même.

Faire d'un despote oriental le calme spectateur des tendresses échangées entre sa favorite et son rival, transformer un sérail en un appartement ouvert à tout venant, faire passer les acteurs de l'intérieur du harem à la ferme appelée la maison du vin, ces procédés passent toutes les permissions qu'a jamais pu s'accorder l'art antique, même chez les Hébreux.

La vérité est que M. Renan a fait complètement fausse route. Ewald soutient avec raison que le bien-aimé ne paraît pas une seule fois sur la scène durant tout le cours de l'épreuve, (pas plus que Jéhovah dans le livre de Job, jusqu'au moment qui précède le dénouement).

C'est cette absence qui fait la réalité et l'intensité de l'épreuve de la jeune fille. Et ce n'est qu'après que la lutte est complètement terminée, lorsque Sulamith a remporté seule la victoire, que le bien-aimé paraît enfin sur la scène, à ce moment, indiqué chapitre 8, verset 1, où l'héroïne s'avance appuyée sur son bras.

Partant du faux point de vue que nous venons d'écarter, M. Renan a présenté le Cantique comme une espèce de libretto destiné à être joué avec action et musique dans les fêtes de famille et particulièrement dans les mariages.

Cette opinion se rapproche de celle de Bossuet, qui a vu dans le Cantique un divertissement scénique, divisé en sept chants, dont chacun aurait été exécuté dans l'un des sept jours des fêtes du mariage de Salomon avec la fille de Pharaon.

Seulement M. Renan pense que la tendance du Cantique est hostile à ce prince et que cette oeuvre littéraire fut composée per un poète du royaume du Nord, à la suite du schisme qui enleva cet Etat à la maison de David, et dans le but de stigmatiser la vie licencieuse inaugurée en Juda par Salomon.

Ce poème aurait servi de divertissement de noces dans ce royaume, jusqu'au temps de la ruine du peuple d'Ephraïm. Jérémie y ferait allusion dans cette parole : On n'entend plus la voix de l'épouse.

Comme si ce n'était pas à Jérusalem et en Juda qu'écrivait ce prophète, et cela un siècle et demi après la destruction du royaume d'Ephraïm ! Et comme si cette parole n'était pas très compréhensible sans cette allusion invraisemblable !

Est-il d'ailleurs admissible que les savants juifs auxquels est due la collection du Canon, eussent admis dans le recueil sacré un poème qui aurait eu une semblable destination, ou qu'ils en eussent ignoré le vrai sens, après qu'il avait, pendant des siècles, servi de divertissement populaire dans toute une nation du peuple d'Israël ?

Eussent-ils donc été assez malheureux pour indiquer dans le titre, comme auteur de ce livre: Le Cantique des cantiques qui est de Salomon, le personnage même qu'il était destiné à stigmatiser ?

Habent sua fata libelli, la fortune littéraire a ses caprices. Mais ce serait bien là le tour le plus étrange qu'elle eût jamais joué à un auteur et à une oeuvre quelconques.

De M. Renan il faut donc revenir à Ewald ; car c'est bien chez lui que nous trouvons la méthode d'interprétation dont nous parlons, appliquée sous la forme la plus séduisante.

Sulamith, une jeune fille de Sunem (ou Sulem), d'une beauté parfaite, se trouve captive dans les appartements de Salomon.

Il l'a rencontrée dans une course qu'il faisait avec sa cour et l'a fait conduire dans son palais.

Mais elle résiste à toutes ses flatteries, à toutes ses promesses, à l'offre même de partager le trône avec lui ; et après avoir épuisé envers elle tous les moyens de séduction, ne pouvant réussir à vaincre sa noble résistance et son incorruptible fidélité au bien-aimé que son coeur a choisi, il finit par la renvoyer libre auprès des siens.

Telle est la donnée très simple qu'Ewald dégage avec habileté des luxuriants tableaux de notre poème. C'est là le canevas qui soutient toute cette ample et riche broderie.

Partant de cette idée, Ewald découpe admirablement le dialogue, puis les scènes et les actes du poème, et il démontre clairement le caractère dramatique de l'oeuvre.

Seulement nous l'avons déjà indiqué, dans plusieurs de ces tableaux dont M. Renan fait à tort des scènes réelles, Ewald ne voit autre chose que des visions de Sulamith, conformément à un usage connu de la poésie orientale, attesté par M. Renan lui-même et qui consiste à identifier la vision du bien-aimé avec sa présence réelle. Note 1

Sulamith donne en propres termes la formule de ces états extatiques, dans lesquels elle tombe plusieurs fois et en quelque sorte périodiquement, dans cette remarquable parole, chapitre 5, verset 2 :

Je dors, mais mon coeur veille.

Et cette parole est expliquée par cette autre qui est comme le refrain du poème et qui indique le moment où Sulamith tombe ou se replonge dans ces états d'extase :

Je vous adjure, filles de Jérusalem, par les gazelles ou par les biches des champs, ne réveillez, ne réveillez pas l'amour jusqu'à ce qu'il le veuille.

Ainsi disparaissent toutes les invraisemblances dramatiques et toutes les inconvenances morales qui résulteraient dans certaines scènes réalistes de M. Renan.

Voici donc la position d'après Ewald : d'un côté, un roi dans tout l'éclat de sa gloire, transporté d'admiration, débordant de passion ; de l'autre, le berger pauvre et sans éclat, auquel Sulamith a donné sa foi ; le premier présent ; le second absent ; entre ces deux rivaux, la jeune fille, appelée à disposer librement d'elle-même.

Voici la lutte dans toute sa grandeur morale. Sans l'absence totale du bien-aimé elle ne serait pas la lutte modèle de la fidélité.

Quant au côté extérieur du tableau, nous n'avons donc rien à reprocher, du moins dans l'ensemble, à l'interprétation d'Ewald, et si nous ne pouvons l'adopter telle quelle, ce n'est pas que nous la jugions fausse en aucun point essentiel ; c'est uniquement parce qu'elle nous paraît incomplète.

Elle indique parfaitement le point de départ et le chemin ; mais elle ne conduit pas jusqu'au but.

Cette explication ressemble à une chrysalide informe encore, mais d'où peut se dégager le brillant papillon qui doit apparaître.

J'en appelle avant tout à ce dernier mot que le poète met dans la bouche de Sulamith au moment où elle a retrouvé son ami sous les ombrages de la maison paternelle et où celui-ci l'invite à chanter :

Habitante des jardins, les amis sont attentifs à ta voix ; fais que je l'entende.

Que répond Sulamith ?

Mon bien-aimé, fuis semblable au chevreuil ou au faon des biches, sur les montagnes parfumées.

Serait-ce là le dernier mot d'un roman d'amour ? Quand elle était séparée de lui, Sulamith lui disait : Viens ! Et maintenant qu'ils sont réunis, son chant se résume dans le mot : Fuis !

Et sur les vibrations de ce mystérieux adieu s'envole et disparaît la personne du bien-aimé. Est-ce là, demanderons-nous, dans le langage des filles de Jérusalem, un bien-aimé tel que sont les autres bien-aimés ?

Un tel dénouement ne laisse pas d'embarrasser non seulement Ewald, mais tous les interprètes en général qui ne veulent voir dans le Cantique rien de plus que la célébration de l'amour purement terrestre.

M. Réville se tire de la difficulté avec le sans-gêne qui lui est propre. Il traduit tout simplement : Reviens, au lieu de : Fuis. Il raisonne probablement ainsi : revenir, c'est aller ; fuir, c'est aller ; donc deux choses égales à une troisième étant égales entre elles, fuir c'est revenir.

M. Renan tourne la difficulté en se jetant dans la comédie sentimentale et mièvre. Ce chant est une coquetterie de Sulamith, une revanche plaisante de la disparition malicieuse du bien-aimé dans une occasion précédente.

Quel dénouement, pour ne pas dire : quelle chute, après une lutte aussi sérieuse et qui a réclamé de Sulamith le déploiement de toutes les puissances de sa vie morale !

Ewald, n'en déplaise au savant français, remporte encore ici la palme du goût. Selon lui Sulamith répéterait délicatement, avec modification sans doute, le chant d'amour par lequel elle avait jadis appelé son bien-aimé au temps de la séparation (2 : 17). Reviens mon bien-aimé, comme le chevreuil ou le faon des biches, sur les montagnes séparées, lui avait-elle dit.

C'est ce chant qu'elle répéterait en substituant Fuis, à Reviens. Mais cette modification, quel en est le but, le sens ? demanderons-nous à Ewald. N'est-ce qu'une espièglerie ?

Une telle fin ne serait pas digne du sens sérieux qu'Ewald lui-même attribue à tout le poème.

Devant ce dernier mot, nos interprètes modernes font l'effet d'un chasseur dépisté. Semblable au chevreuil ou au faon des biches, le Cantique leur a échappé.

Ils cherchent encore sa trace sur la terre, qu'il est déjà bien loin, bien haut hors de leur atteinte un peu profane. Or quand on ne comprend pas le dernier mot d'un livre, on doit bien s'avouer qu'on n'en a pas compris le premier.

Il eût pu suffire d'ailleurs de la puissance du souffle inspirateur qui pénètre les pages de ce livre unique en son genre, pour faire comprendre que son sens ne pouvait pas se réduire à l'anecdote amoureuse qui en forme la trame.

Nous sommes bien loin de nier la réalité de l'aventure si bien mise en relief par Ewald. Nous croyons que ce savant a rendu par là un service durable et décisif à l'interprétation du Cantique.

Mais comment ne pas reconnaître que l'éclat d'un idéal plus élevé illumine tous ces personnages et les couronne d'une céleste auréole ?

De là l'énergie incomparable de l'inspiration poétique du Cantique.

L'explication mystique a erré sans doute, en ne plaçant pas une situation historique à la base de la composition du Cantique ; mais les explications grossièrement réalistes des modernes errent non moins certainement en ne reconnaissant pas dans la situation et dans les personnages de ce drame, les symboles d'idées théocratiques sublimes dont la contemplation exalte l'auteur et donne à son oeuvre l'éclat supérieur qui la distingue de toute production simplement érotique.

Ici, tout aussi bien que dans le livre de Job, le drame réel dont est préoccupé l'auteur, se passe derrière la toile ; c'est au lecteur à le deviner.

Ewald a fait beaucoup en démontrant dans le Cantique une action qui progresse, une lutte de plus en plus intense qui aboutit à un terme.

Il faut faire selon nous, un pas de plus : il faut discerner dans cette histoire une parabole, dans ce drame extérieur qui se déroule une énigme dont le lecteur est appelé à trouver le mot.

Ce n'est point sans intention que j'emploie ici ce terme d'énigme. Le Cantique est en effet, si je ne me trompe, une énigme, non seulement par la difficulté qu'il a offerte dans tous les temps à ceux qui ont tenté de l'expliquer, mais encore par sa nature même et dans l'intention qui a présidé à sa composition.

Il y eut un temps où le genre énigme occupait semble-t-il la première place dans les oeuvres littéraires.

Sous le règne de David, l'homme de la lutte et de la souffrance, on composait des psaumes : le souffle inspirateur de la poésie était la supplication au sein de la détresse, l'adoration après la délivrance.

Au temps de Salomon, du roi de paix, où rien ne troublait la sécurité du coeur et de l'esprit, on méditait, on observait, on contemplait, on devisait à loisir ; on donnait cours au travail de l'intelligence ; on le poussait même jusqu'au jeu d'esprit.

Il en est souvent ainsi dans les époques où, après de grandes crises qui ont remué les profondeurs de l'âme humaine, la société reprend son assiette et où l'individu revient à son travail et à ses études.

On vit moins avec Dieu, plus avec l'homme ; on prie moins, on cause davantage.

Quand la reine de Séba vint à Jérusalem pour contempler la magnificence de Salomon et jouir des enseignements de sa sagesse, elle mit surtout son plaisir à l'éprouver par des questions obscures (chidoth), le mot propre pour dire énigmes, et Salomon, est-il raconté, répondit à tout :

Il n'y eut rien que le roi n'entendit et qu'il ne lui expliquât. (1 Rois 10 :1 à 3)

Que sont les proverbes eux-mêmes, ces courtes compositions dont d'après 1 Rois 4 : 32, Salomon avait composé trois mille ?

La plupart de ces sentences sont destinées à signaler une analogie entre un fait du monde physique et un phénomène correspondant du monde moral. Le fait matériel est placé en tête :

Une eau fraîche pour un homme fatigué...

Le lecteur comprend aussitôt que c'est là l'image de quelque fait moral analogue, qu'il est invité à deviner. Après ce premier vers nous devons donc nous représenter une pause qu'il conviendrait de marquer dans nos Bibles par quelques points suspensifs.

Puis, après que la curiosité du lecteur a été ainsi éveillée et l'activité de son esprit mis en jeu, la solution est donnée dans le vers suivant :

Une bonne nouvelle arrivant d'un pays lointain.

Ainsi s'expliquent une foule de proverbes qui ont la forme de distiques :

Un anneau d'or au groin d'un pourceau...
Chez une femme beauté et déraison...

Le fer aiguise le fer...
Un homme en colère irrite un autre homme.

Un pomme d'or sur un plateau d'argent...
Une bonne parole dite à propos.
Note 2
La forme énigmatique se retrouve ainsi dans ces proverbes d'un tout autre genre :
Il y a trois choses, même quatre, qui sont trop merveilleuses pour moi... (Proverbes 30 : 18)
Il y a quatre choses d'entre les plus petites qui sont avisées... (Proverbes 30 : 24)
Il y a une espèce de gens qui pense être nette et qui n'est pas lavée de son impureté... (Proverbes 30 : 12)

On croit assister à un jeu de société du roi Salomon. Ce sont autant d'énigmes dont la solution est laissée un moment à la perspicacité de l'interlocuteur, puis est indiquée immédiatement après dans le livre.

Aussi l'auteur du livre des Proverbes ouvre-t-il ce recueil en invitant le lecteur :

A comprendre les sentences et les discours voilés, les propos des sages et leurs énigmes (chidoth).

Le goût particulier qu'avait Salomon pour ce genre de composition, qui prévalut sans doute pendant un temps à sa cour, est positivement attesté par l'historien Josèphe.

Cet auteur raconte, sur le témoignage de narrations phéniciennes, que Salomon et Hiram, roi de Tyr, ces deux princes qu'unissaient un lien d'amitié très étroit, avaient coutume de se divertir en s'envoyant réciproquement des énigmes.

Une somme d'argent servait d'enjeu. Pendant un temps, Salomon fut constamment vainqueur, jusqu'à ce que Hiram eût découvert à Tyr un habile homme, nommé Abdémon, qui résolvait tous les problèmes venant de Jérusalem, et qui, par les énigmes qu'il sut composer, parvint à mettre en défaut la sagacité de Salomon. (Josèphe Antiquités, 8.5.3)

Le Cantique des cantiques a tellement ce caractère énigmatique, particulier au temps de Salomon, qu'il se termine par quatre énigmes en forme.

Il y a d'abord celle du pommier (8 : 5). Sulamith, dans la dernière scène dit à son ami :

Je t'ai réveillé sous le pommier sous lequel ta mère t'enfanta, sous le pommier sous lequel souffrit ta mère.

M. Renan, avec d'autres interprètes, croit devoir corriger le texte massorétique pour mettre ces paroles dans la bouche du bien-aimé qui les adresserait à Sulamith.

Mais cette correction arbitraire est contraire à la vraisemblance morale. Le berger croit Sulamith prisonnière ; ce n'est donc pas lui qui va la chercher.

C'est Sulamith délivrée qui va le chercher dans la demeure de sa mère et qui le trouve dormant sous le pommier sous lequel il avait vu le jour.

Mais peu importe. La question est celle-ci : Que signifie ce trait mystérieux que rien ne prépare, auquel rien ne se rattache ? C'est purement une énigme offerte au lecteur.

Suit le dialogue relatif à la petite soeur. Des personnages non indiqués, probablement les frères de Sulamith, s'entretiennent avec elle sur leur jeune soeur :

Nous avons une petite soeur qui n'est pas encore adulte. que ferons-nous à notre soeur le jour où on la recherchera ? Si elle est une muraille nous la couronnerons de créneaux d'argent ; si elle est une porte, nous la fermerons de planches de cèdre.

La divergence entre les interprètes de l'école moderne est grande en face de ce discours.

Selon M. Renan, ces frères sont des hommes dénaturés qui expriment, en termes couverts, l'intention de vendre leur soeur à un harem.

Selon M. Réville, comme selon Ewald, ce sont d'honnêtes villageois, les représentants du sentiment réfléchi et calculé de l'honneur des familles.

Selon M. Renan, cette petite soeur est Sulamith elle-même ; selon M. Réville, c'est sa soeur cadette ; selon Ewald, c'est une soeur quelconque de paysans quelconques.

On le voit par toutes ces interprétations diverses : nous sommes en face d'une véritable énigme.

Mais c'est quand on passe de l'énigme de la petite soeur à celle des deux vignes, que l'on entre, comme dirait M. Quinet, dans les obscurités de l'Erèbe. Sulamith dit :

Salomon a une vigne en Baal-Hamon ; il l'a donnée à des gardiens, et chacun d'eux doit apporter pour son fruit mille sicles. Ma vigne à moi est devant moi ; mille sicles pour toi Salomon et deux cents pour les gardiens de son fruit.

Nous ne pensons pas que personne puisse nier que nous soyons en face d'une énigme en toute forme, énigme dont l'interprétation se complique de celle d'une parole analogue au commencement du poème ( 1 : 5)

Les enfants de ma mère se sont mis en colère contre moi et m'ont mise à garder les vignes ; et ma vigne à moi je ne l'ai pas gardée.

Qu'est-ce que cette vigne de Salomon ? Qu'est-ce surtout que celle de Sulamith ? Quelle relation y a-t-il entre l'une et l'autre ?

Que représentent ces mille sicles payés à Salomon par ses fermiers ? Qu'est-ce que la somme semblable que Sulamith s'engage à lui payer librement pour sa propre vigne, tout en réservant deux cents sicles pour les gardiens auxquels elle l'a confiée ?

Autant d'interprètes, autant d'explications. Quant à M. Réville, il renonce tacitement à toute solution en ne relevant pas ce détail.

Nous avons déjà parlé de la quatrième énigme, celle de la fuite du bien-aimé, et montré à quel point elle met les interprètes au désespoir.

Serait-il étonnant qu'un poème qui se termine par quatre énigmes, fût lui-même, dans son ensemble, une grande énigme ?

Outre les trois mille proverbes-énigmes que Salomon avait composés, l'histoire lui attribue mille et cinq cantiques.

Notre Cantique des cantiques ne serait-il pas la plus remarquable d'entre ces compositions lyrico-dramatiques, émanées soit de l'esprit de ce roi, soit du cercle de génies méditatifs et poétiques qui l'entouraient ?

S'il en est ainsi, il n'y aura plus rien qui doive nous étonner dans le tour énigmatique qu'a pris cette composition en un semblable milieu. Et nous aurons un moyen de contrôle tout trouvé pour la solution que nous avons à proposer.

Cette solution fournit-elle, en même temps que le mot de l'énigme générale, celui des quatre énigmes particulières qui forment la conclusion du livre ?...

Le jour où une solution remplissant ces conditions sera présentée, le sphinx n'aura plus qu'à se précipiter dans la mer.


Note 1
M. Renan dit à l'occasion du verset 2 : La vision du bien-aimé est dans tout ce qui suit, identifiée avec le bien-aimé lui-même, selon une figure bien connue des poètes arabes, nommée Thaïf-al-Khaïâl.
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Note 2
Aucune traduction ne rend mieux que celle de Perret-Gentil l'impression que devrait produire à cet égard le proverbe.
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